Les premières douleurs l’avaient prise alors que la famille
quittait précipitamment la modeste maison, un maigre baluchon accroché à la
main. Son mari la tirait violemment mais elle ne pouvait s’empêcher de tourner
la tête et regarder avec quelques larmes au bord des cils, la fumée claire qui
s’élevait encore au-dessus du toit.
On entendait au loin le bruit du train qui courait sur les
rails et il fallait se hâter pour ne pas perdre l’occasion de grimper dans l’un
des wagons qui les emporterait loin de ces lieux maudits où les razzias
meurtrières se faisaient de plus en plus fréquemment.
Encore récemment, des hordes de bandits montés sur de petits
chevaux rapides s’étaient introduits dans les masures et sans ménagement avaient
volé et pillé le peu de biens qui s’y trouvaient, que ce soit quelques bûches
de bois ou de maigres ressources alimentaires. Certains paysans avaient été
massacrés pour préserver une miche de pain.
La douleur à intervalles réguliers lui barrait le ventre
mais il fallait courir et atteindre cette maudite gare. Essoufflés et courbés
de fatigue, ils avaient réussi à se hisser dans le wagon où maints voyageurs se
serraient les uns contre les autres pour échapper au froid qui envahissait
l’espace.
Sur les planches du sol était posé un grand réchaud qui
permettait de maintenir quelques degrés au-dessus de zéro. De l’eau y chauffait
et cuisait les pommes de terre qui constitueraient le seul et unique aliment de
la traversée du continent.
Ses parents, son mari et elle trouvèrent à s’asseoir dans un
coin du wagon. L’odeur ambiante était
insoutenable car certaines familles voyageaient déjà depuis un certain temps et
les relents de sueurs et d’intimité empuantissaient l’atmosphère. Il faudrait
s’y habituer et elle savait bien que sans aucune possibilité de la moindre
hygiène, ses propres odeurs viendraient s’ajouter à celles des autres voyageurs.
Le train roulait lentement dans la campagne glacée et elle
sentait les douleurs se rapprocher et s’intensifier. Ce n’était certes pas dans ces conditions
qu’elle avait envisagé la venue au monde de leur premier enfant tant désiré.
Conçu au dernier printemps dans les fleurs sauvages de leur premier amour, elle
imaginait cet enfant choyé et entouré de parents et grands parents attentifs.
La nuit était tombée et recroquevillée contre son mari, elle
s’épouvantait des heures qui allaient suivre et tentait de mesurer ses
gémissements pour éviter au mieux les regards peu bienveillants des groupes
somnolents.
Soudain elle sentie que le moment était venu, s’allongea au
mieux et remonta sa lourde jupe, espérant que sa mère saurait l’aider à tirer
le bébé. Du fond du wagon, une femme arriva vers elle et sans mot dire fit le
nécessaire pour mettre cet enfant au monde.
Elle le tira avec précautions, coupa le cordon et l’enfant
pendu par les pieds lança au monde ses premiers cris de colère d’être ainsi
traité dans le froid et la puanteur d’un wagon à bestiaux.
Le modeste bagage contenait le linge pour le nettoyer et
l’envelopper et couché contre son sein, il s’endormit rapidement dans la
chaleur de la poitrine maternelle.
Quelques personnes se décidèrent à grouper des bottes de
paille autour d’elle afin de la protéger des courants d’air alors qu’un des
hommes ouvrait la porte pour assainir l’air et cassait à coups de pelle la
glace qui s’était créée, formant ainsi une nouvelle barrière entre leur espace
et le vide extérieur.
Et sodain s’éleva la voix rauque d’une vieille femme qui
doucement, lentement, avec le plus de douceur possible, laissa échapper de ses
lèvres gercées une douce mélopée venue du fond des âges pour accueillir cette
jeune vie naissante dans le froid
glacial de cette nuit d’hiver.