samedi 16 juin 2018

Amaury





Amaury était l‘aîné d’une famille de petite noblesse ruinée par les guerres incessantes. Son père était parti aux croisades et il restait seul avec sa mère et ses deux jeunes sœurs.

Les terres avaient été ravagées par les chevaux des cavaliers, les vignes arrachées et la famille était au bord de la ruine, n’ayant plus les revenus lui permettant de subvenir aux besoins de leur rang.

Cependant le seigneur du comté continuait d’exiger les revenus qui lui semblaient dus pour entretenir château et armée personnelle. Ni le grain ni la vigne ne poussaient plus, les métayers avaient été enrôlés à la guerre et les femmes et les enfants laissés dans leurs cabanes se mourraient lentement de misère.

Quelques familles avaient réussi à sauver une chèvre, une vache et subsistaient grâce au lait et quelques fromages mais la famine menaçait. Quant à la châtelaine, elle avait dû se résoudre à vendre meubles et tapisseries pour faire face à la dureté des temps.

Le souci majeur de la châtelaine n’était pas tant la disette, les maigres repas que l’on continuait de servir sur la longue table de la salle principale mais l’état de ses deux filles, déjà en âge d’être mariées. Sans dot, aucun chevalier ne demanderait leur main et il faudrait se résoudre à les voir vieillir sans époux ni descendance.

Dans le village voisin, habitait une autre famille de petite noblesse également ruinée et on savait que le père était mort en terre lointaine. La dame veuve vivait avec une jeune fille qu’Amaury regardait discrètement lorsqu’il la rencontrait à l’office paroissial du dimanche. Il lui avait même semblé qu’Aurore – car c’était son nom – lui avait souri rapidement, les yeux baissés comme il convenait à une jeune fille bien élevée. 

Son teint clair, ses longues tresses blondes l’avaient ému et ce dimanche il revenait dans ses terres, le cœur bondissant de colère. Il avait entendu dire que pour faire face à ses dettes, la dame veuve aurait accepté de marier sa jeune fille au collecteur des impôts, un homme vieillissant à la barbe et cheveux grisonnants, qui acceptait d’épouser Aurore qui n’offrait en dot que sa jeunesse et sa beauté. Cela ne se pouvait. Aussi prit-il soudain une décision importante.

Il sella l’unique cheval de l’écurie et après l’avoir bien lavé, brossé, étrillé, galopa jusqu’au château du seigneur du comté. Il venait d’avoir 17 ans et il demanderait à être promu chevalier afin de pouvoir venir en aide aux femmes sans secours, aux orphelins et aux jeunes filles que l’on destinait à des vieillards.

Il franchit la cour du château au galop, jeta les rennes à un palefrenier et couru s’agenouiller aux pieds du seigneur qui siégeait parmi ses hommes d’armes. L’étonnement se lisait sur les traits fatigués du maître de séant qui ne comprenait guère pourquoi ce jeune homme tentait de maintenir dans la gêne cette famille alors qu’un homme riche et respectable se proposait si généreusement d’aider par une simple union.

Seigneur dit-il, prenez-moi dans vos rangs. Je mets ma jeunesse et ma fougue à vous servir, à combattre à vos côtés. Je suis bon cavalier et sais manier l’épée. Mon père qui a combattu à vos côtés lors de la dernière croisade fût mon maître d’armes et a insufflé en moi la rigueur et la fierté de notre rang.

Laissez-moi m’illustrer à vos côtés et au retour épouser la jeune fille que les malheurs et la pauvreté jettent, pour épargner sa famille, dans les bras de votre collecteur d’impôts.

Le seigneur n’était pas mauvais homme et ému par le regard suppliant de ce jeune nobliau qui ne pouvait accepter que sa bien-aimée devienne l’épouse d’un roturier âgé et enrichi par certaines pratiques douteuses qui ne lui avaient certes jamais échappées, accepta de le prendre à ses côtés, en souvenir du père vaillant qui avait donné sa vie pour le sauver.

Et c’est ainsi que s’écoulèrent nombreuses semaines et mois avant qu’Amaury ne puisse revenir dans ses terres, quelques écus d’or dans les poches et auréolé du prestige des combats, demander et obtenir la main de sa bien-aimée.

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