En ce début de siècle, le
bourg, groupé autour des champs, ne comptait que quelques maisons où vivait une
dizaine de familles.
A
l’abri des turbulences parisiennes, cinq lanternes avaient été installées à la
grande satisfaction des habitants et le petit train à vapeur qui reliait
Versailles à Maule permettait de relier Rocquencourt à Versailles en 21 minutes
pour la modique somme de 50 cts.
Ce
petit train avait beaucoup de succès, surtout l’été, car il permettait aux
citadins de venir profiter des plaisirs de la campagne.
La
grande route était pratiquement déserte et seules quelques voitures à cheval et
de rares automobiles l’empruntaient.
Moi,
Clément, je suis arrivé à Rocquencourt en même temps que le petit train, en
1899, ce qui fait que je l’ai toujours connu.
Trois
sœurs avant moi et mes parents ne croyaient plus à la venue d’un garçon. La
maison n’était pas très grande mais nous ne manquions de rien. Mon père était
ouvrier agricole et aimait soigner les chevaux. Ma mère s’occupait de la maison,
cultivait les légumes qui poussaient dans notre carré de jardin et suffisaient
à notre consommation. Deux poules picoraient tranquillement et nous
récompensaient de leurs œufs.
On ne
voyait pas grand monde à part les familles qui vivaient dans le bourg. J’étais
allé à l’école communale avec les autres gamins et automatiquement, je m’étais
dirigé vers l’agriculture. Je n’aurais pas su quoi faire d’autre et l’école ne
me plaisait pas vraiment.
Le
dimanche après la messe, avec des voisins, on descendait vers le parc du
château. C’était surtout des champs qui bordaient la route. On voyait au loin
le château des Murat et trois belles maisons en descendant vers la grille du
parc.
On avait vu semaine après
semaine l’une d’elles s’élever, toute blanche, carrée avec
une belle terrasse.
Les gens en parlaient au café mais personne ne savait au juste qui la faisait
construire. Sans doute un homme qui devait avoir une belle fortune pour acheter
ce terrain, mitoyen du parc du château et construire cette maison. Avant que
les arbres ne poussent et que les haies ne la cachent, ceux qui avaient déjà
tourné autour du château, disaient qu’elle ressemblait au Petit Trianon, mais
nous, on n’en savait rien et de plus, on s’en moquait bien.
Puis,
la maison a commencé à être habitée, on voyait des voitures passer la grille et
d’un coup d’œil jeté rapidement, il était clair que des jardiniers
entretenaient le jardin.
On se
demandait parfois pourquoi cette maison retenait notre attention plus que les
autres. On connaissait les propriétaires de la maison contigüe qui venaient
parfois au bourg et les propriétaires de la maison en bas de la route
possédaient les terrains horticoles qui bordaient la route.
En allant vers le parc, on
entendait parfois les grognements des cochons qui allaient se faire égorger. Je
n’aimais pas trop passer devant la porcherie car j’aimais bien les animaux et
n’aimais pas penser qu’on puisse leur faire du mal.
A la
maison, on ne mangeait pas souvent de la viande mais quand elle était dans mon
assiette, je ne pensais pas trop qu’un animal avait été tué pour que j’en mange
sa chair. C’était bien deux choses différentes.
Avec
les années, mes sœurs s’étaient mariées et avaient quitté le foyer. Je restais
seul avec mes parents vieillissant et je n’avais aucune envie de me trouver une
femme. Les filles ne m’intéressaient pas particulièrement et j’entendais
souvent les copains se plaindre toujours de l’une ou de l’autre et des enfants
qui coûtaient cher, alors pourquoi m’en embarrasser.
De
plus, dans les années 35/36, on parlait tout le temps de guerre. Les hommes au
café commentaient la guerre espagnole et les volontaires de tous pays qui
allaient se battre là-bas pour des histoires qui ne nous regardaient pas. Et
toutes ces affaires, les chômages qui avaient suivi le grand crack d’Amérique
avaient dû aussi poser problème à la famille qui vivait dans la grande maison
blanche.
On
voyait bien que le jardin n’était plus entretenu comme avant, les pelouses
n’étaient plus fauchées et les mauvaises herbes poussaient entre les graviers
des allées.
Et
puis on apprit qu’ils avaient décidé de la mettre en vente. On se demandait
bien qui pourrait l’acheter, car si le jardin n’était pas entretenu, il fallait
bien s’imaginer que dans l’intérieur, ce ne devait pas être brillant. Trente
cinq ans que les toitures n’avaient pas été revues et peut-être même qu’ils
n’avaient plus les moyens de la chauffer, alors, on sait bien qu’une maison qui
n’est pas chauffée se dégrade.
Elle
alimentait les discours, le dimanche au café et chacun y allait de son commentaire.
Puis
en 38, ce devait être le printemps, on remarqua des mouvements d’entrées et de
sorties. L’un déménageait et l’autre emménageait. Des voitures se croisaient et
il devint évident que de nouveaux propriétaires s’installaient.
C’est
alors qu’une idée germa dans mon esprit. Si une famille venait s’installer là,
il faudrait bien quelqu’un pour remettre le jardin en état et je décidais de me
présenter.
Un
matin, après m’être bien lavé, rasé, mis une chemise propre, je m‘en allais
sonner à la grille. Il me fallait être patient car j’imaginais bien qu’il
fallait un certain temps pour sortir de la maison, longer la longue allée et
venir ouvrir la porte.
J’entendis
soudain des bruits de pas sur le gravier et une dame, suivie de deux fillettes
vint ouvrir la porte. J’ôtais ma casquette, saluais respectueusement et
proposais mes services.
L’idée
sembla plaire à la dame qui me dit d’entrer. C’était la première fois que je
pouvais vraiment voir ce jardin que nous ne regardions qu’au travers des fentes
de la grille. Une longue allée menait à la maison et la dame me fit entrer par
le grand perron qui menait au hall d’entrée.
Les
enfants restaient là à me regarder alors qu’elle allait dans une autre pièce
demander à son mari de venir. Un monsieur de haute taille vint vers moi, me
tendit la main, écouta ce que je proposais de faire et m’engagea sur le champ.
Je
n’en croyais pas mes oreilles. Il m’offrait donc de m’occuper du jardin, du
poulailler où vivraient quelques poules et sans doute quelques lapins. Et quand
la saison serait mauvaise et que le jardin ne nécessiterait que peu de soins,
je pourrais continuer de venir chaque jour car il y aurait toujours quelque
chose à faire dans une si grande maison.
Je
n’osais demander quels seraient mes gages, mais quand il proposa la somme, je
n’hésitais pas une seconde. C’était inespéré.
En me
raccompagnant à la grille, la dame me dit que venant de s’installer, elle
aurait besoin de personnel et si je connaissais des personnes susceptibles de
venir travailler, elles seraient bienvenues. Une femme pour le ménage et une autre personne pour laver le
linge. Le sous-sol de la maison était équipé d’une grande pièce pourvue d’un
double bac et d’un réchaud sur lequel faire bouillir la lessiveuse.
Les
fils pour sécher le linge à l’extérieur pour le beau temps et proche de la
chaudière pour les mauvais jours.
Je
pensais à la vieille Thérèse pour tenir le ménage. On disait toujours la
« vieille Thérèse » alors qu’elle n’était pas si âgée que çà, mais le
malheur l’avait vieillie prématurément. Son mari qui s’était battu pendant les
années de guerre, était mort prématurément, intoxiqué par le gaz moutarde qui
lui faisait cracher ses poumons. Sa modeste retraite de veuve de guerre ne lui
permettait guère de fantaisies et elle accueilli avec intérêt l’idée de se
présenter dans cette famille.
Je
rentrais à la maison en chantonnant. Je passerai 14 ans de ma vie dans cette
maison.
Thérèse
fût engagée et surprise d’apprendre que si elle le souhaitait, elle pourrait
demeurer dans la maison, car une chambre serait à sa disposition. Au début,
cela ne lui plaisait guère de ne pas rentrer chez elle mais quand elle vit la
petite chambre confortable, chauffée avec un lavabo qui lui offrait aussi de
l’eau chaude au robinet, elle n’hésita pas un instant. Bien plus confortable
que chez elle, avec le luxe d’une toilette à l’étage alors que dans sa maison,
il lui fallait courir dans la cour.
La
lessive représentait une lourde tâche que Thérèse ne pouvait assumer, alors
elle en parla à une voisine, Jeanne. Dans cette famille, il n’y avait guère de
fantaisie, le mari se nommait Jean, la femme Jeanne et les filles Jeanine et
Jacqueline. Le dernier fils Jacques.
Jeanne
était une femme vigoureuse, forte en gueule qui faisait marcher tout son petit
monde à la baguette. Sa particularité tenait à sa façon de tenir la maison.
Elle ne lavait la vaisselle qu’une fois par semaine, aussi les assiettes et
verres sales étaient-ils rangés dans un placard d’un samedi sur l’autre avant
qu’elle ne fasse un grand nettoyage.
J’étais
heureux dans cette maison. L’hiver en arrivant le matin, Thérèse me donnait
toujours une assiette de soupe qu’elle me gardait de la veille. J’avais de
l’ouvrage, beaucoup d’ouvrage car le jardin laissé à l’abandon pendant
longtemps me donnait du mal à remettre en état. Les pelouses à faucher, les
fleurs à couper, car madame voulait des fleurs fraîches tous les samedis pour
les placer dans les vases, le petit potager à soigner, ramasser les œufs et
nourrir les poules.
En fin d’après-midi, je
descendais en vélo vers la ferme qui faisait face à l’entrée du parc du château
et ramenait un grand bidon de lait. Les vaches paissaient dans le parc et leur
lait était beau et gras. Madame gardait la crème pour en faire des gâteaux et
il y en avait toujours un morceau pour moi.
Quand
je fauchais l’herbe, les petites filles s’amusaient à la ramasser et en faire
des petits tas. Ces années tranquilles prendraient du temps avant de se
renouveler.
Un
jour, Monsieur revint avec un cadeau dans sa veste. Un tout petit chien noir
qu’il avait trouvé je ne sais où à moins qu’un ami ne lui en ait fait cadeau.
Les
enfants étaient ravis et dansaient autour de ce chiot. Ragus serait son nom
mais comme Madame n’en voulait pas dans le salon, je dus lui construire une
niche. Il y avait un grand vide sous l’escalier de service qui menait à la
cuisine et empli de paille, Ragus avait un superbe logis.
Et la
guerre éclata. Monsieur qui avait un esprit pratique décida qu’au lieu
d’entretenir des pelouses, il valait mieux planter des légumes et des pommes de
terre. Ainsi avec les fruits et les œufs que donnaient les poules, il y aurait
toujours quelque chose à mettre dans les assiettes. Les petites filles étaient
chargées de ramasser les doryphores qui se cachaient dans les feuilles.
On
entendait au loin parfois tomber des bombes et Thérèse me faisait rire quand
elle proclamait haut et fort qu’elle savait où elles tombaient car elle avait,
disait-elle « l’oreille de quatorze ».
Puis
vint le triste jour où la famille, se sentant menacée, décida de quitter la
maison et de partir vers le sud. Immédiatement, les gens du bourg commencèrent
à dire n’importe quoi, que si la famille s’en allait, c’était sans doute qu’ils
étaient juifs. Comment auraient-ils pu être juifs alors que l’on voyait les enfants
chaque dimanche à la messe et que Monsieur le curé venait régulièrement rendre
visite.
Le
curé était un pauvre homme, maltraité par une sœur sèche et avare, qui ne devait pas souvent manger à sa faim.
Quand il venait, Madame faisait toujours préparer un gâteau et parfois il
repartait avec un sac de légumes et quelques œufs.
Je m’insurgeais
toujours contre la méchanceté de ceux qui parlaient à tort et à travers de cette
famille car personne dans les environs n’était mieux traité que Thérèse, Jeanne
et moi.
Un
panneau écrit en allemand avait été affiché sur la grille pour préciser que la
maison était habitée et éviter peut-être la réquisition.
HAUS GEWOHNT
Une
grande remorque fut attelée à la voiture. Je me souviens bien de cette voiture
que je lavais régulièrement. Le gazogène était sur le toit et je me demandais
souvent qui avait pu tirer sur la portière côté conducteur, car effectivement,
il y avait trois trous. J’avais tenté de les cacher mais sans résultat et
Monsieur disait qu’il avait acheté la voiture dans cet état.
C’est
la tristesse dans le cœur que j’aidais à charger les bagages, Thérèse et les
enfants sur la banquette arrière, Ragus dans la remorque ainsi que des
provisions pour le voyage.
Et les
mois passèrent. On avait bien remarqué que des gens s’étaient introduits dans
la maison, mais on ne pouvait rien faire. Sûr que ce n’étaient pas tous des
allemands, avides de faire un bon coup.
Au cours de l’été, l’herbe avait
repoussé et je voyais bien toutes les mauvaises herbes qui profitaient de mon
absence pour revenir se loger entre les cailloux. Je me disais que lorsque la
famille rentrerait, j’aurais bien du travail pour tout remettre en état. En
attendant, j’aidais ma mère au jardin et l’argent que j’avais économisé au fil
des mois nous servait désormais.
On
n’avait pas beaucoup de frais puisque le jardin nous aidait à nous nourrir mais
quand même, il y avait toujours des sous à dépenser.
L’automne
arriva et le dimanche à mon habitude, je passais devant la maison et je vis que
la grille était ouverte. J’entrais et j’eus la grande surprise de voir que tout
le petit monde était revenu. J’en aurais pleuré de joie et me contentais de
serrer Thérèse dans mes bras.
Et la
vie d’avant reprit. Thérèse me dit que Madame avait mal supporté de vivre tout
le temps au soleil, derrière des volets baissés pour se protéger de la chaleur
et que de temps en temps, elle regrettait qu’il ne pleuve jamais dans cette
région.
De
plus, la plus petite avait attrapé la coqueluche durant le voyage et tout le
monde les regardait de travers quand elle commençait à tousser à se déchirer la
poitrine. Il est vrai que cette maladie est terriblement contagieuse mais que
pouvaient-ils faire. Le temps avait fait son effet et petit à petit la maladie
avait disparu.
Thérèse
avait de plus en plus de mal à terminer son ouvrage, il est vrai que le service de la maison était lourd, même si
Madame faisait sa part et un matin, Thérèse ne se leva plus. Elle était morte
dans son sommeil sans même s’en rendre compte car son visage n’offrait aucune
marque de souffrance.
Ce fut
un grand branle bas ce jour là. Monsieur le curé vint faire sa bénédiction
avant que le corbillard ne l’emporte. Moi, je l’aimais bien la Thérèse, bien
qu’elle soit un peu ronchon de temps en temps. Alors elle s’en prenait à moi
pour n’importe quoi ou alors allait se disputer avec Ragus qui se dépêchait de
rejoindre sa niche.
C’est
alors qu’entra une nouvelle domestique, Mélanie, une brave femme du Nord, qui
laissait toujours le café se réchauffer sur le coin de la cuisinière.
Avec
les difficultés de tous les jours, la chaudière fonctionnait de moins en moins
car on ne trouvait plus de charbon et pendant un certain temps, Monsieur avait
fait entrer de grande quantité de sciure de bois, mais ça ne chauffait rien
alors la famille se tenait la plupart du temps dans la cuisine, seule pièce à
peu près confortable.
Et
puis Madame mit au monde une nouvelle petite fille. Elle était bien jolie avec ses
cheveux bouclés. Avec un nouveau bébé, la ration de lait était augmentée et
Madame avait demandé à ce que tout le monde donne ses tickets de rationnement
pour faire pot commun. Ainsi elle pouvait acheter plus de nourriture et la
partager avec tout le monde.
Si je
tuais un lapin, Mélanie faisait un pâté qui était divisé pour que chacun en ait
sa part.
Quand
la guerre se termina, les Américains arrivèrent dans la région et de nombreuses
voitures roulaient désormais sur la grande route qui demandait à être refaite,
car elle était bombée et jugée dangereuse pour les nouvelles voitures.
A la
place du château de la comtesse de Provence, les Américains avaient établi leur
quartier général, le SHAPE qu’ils l’appelaient. Et les Américains firent mon malheur.
La
nouvelle de mon accident se répandit vite dans les environs et tout le monde en
voulu énormément à ces militaires qui roulaient vite sans se préoccuper de la
vie d’autrui.
Monsieur
porta plainte contre eux et mon enterrement fut payé par les militaires. Mais avec mon départ, le jardin restait à
l’abandon.
Le
château de Versailles employait près de 400 jardiniers pour l’entretien des
allées, des bosquets, des plantations, des fleurs, du jardin potager du roi. Un
de ces jardiniers avait bien sûr entendu parler de cet accident et sachant la
place libre, se décida à venir se présenter pour me remplacer.
C’est
ainsi que Pierre reprit l’entretien du jardin pendant de nombreuses années
jusqu’au jour où la maison fut à nouveau vendue et la famille dispersée.
Mais
cela n’est plus mon histoire.








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