samedi 16 juin 2018

Une histoire simple


En ce début de siècle, le bourg, groupé autour des champs, ne comptait que quelques maisons où vivait une dizaine de familles.

A l’abri des turbulences parisiennes, cinq lanternes avaient été installées à la grande satisfaction des habitants et le petit train à vapeur qui reliait Versailles à Maule permettait de relier Rocquencourt à Versailles en 21 minutes pour la modique somme de 50 cts.  

Ce petit train avait beaucoup de succès, surtout l’été, car il permettait aux citadins de venir profiter des plaisirs de la campagne.

La grande route était pratiquement déserte et seules quelques voitures à cheval et de rares automobiles l’empruntaient.

Moi, Clément, je suis arrivé à Rocquencourt en même temps que le petit train, en 1899, ce qui fait que je l’ai toujours connu.

Trois sœurs avant moi et mes parents ne croyaient plus à la venue d’un garçon. La maison n’était pas très grande mais nous ne manquions de rien. Mon père était ouvrier agricole et aimait soigner les chevaux. Ma mère s’occupait de la maison, cultivait les légumes qui poussaient dans notre carré de jardin et suffisaient à notre consommation. Deux poules picoraient tranquillement et nous récompensaient de leurs œufs.

On ne voyait pas grand monde à part les familles qui vivaient dans le bourg. J’étais allé à l’école communale avec les autres gamins et automatiquement, je m’étais dirigé vers l’agriculture. Je n’aurais pas su quoi faire d’autre et l’école ne me plaisait pas vraiment.

Le dimanche après la messe, avec des voisins, on descendait vers le parc du château. C’était surtout des champs qui bordaient la route. On voyait au loin le château des Murat et trois belles maisons en descendant vers la grille du parc.
 
On avait vu semaine après semaine l’une d’elles s’élever, toute blanche, carrée avec
une belle terrasse. Les gens en parlaient au café mais personne ne savait au juste qui la faisait construire. Sans doute un homme qui devait avoir une belle fortune pour acheter ce terrain, mitoyen du parc du château et construire cette maison. Avant que les arbres ne poussent et que les haies ne la cachent, ceux qui avaient déjà tourné autour du château, disaient qu’elle ressemblait au Petit Trianon, mais nous, on n’en savait rien et de plus, on s’en moquait bien.

Puis, la maison a commencé à être habitée, on voyait des voitures passer la grille et d’un coup d’œil jeté rapidement, il était clair que des jardiniers entretenaient le jardin.

On se demandait parfois pourquoi cette maison retenait notre attention plus que les autres. On connaissait les propriétaires de la maison contigüe qui venaient parfois au bourg et les propriétaires de la maison en bas de la route possédaient les terrains horticoles qui bordaient la route.

En allant vers le parc, on entendait parfois les grognements des cochons qui allaient se faire égorger. Je n’aimais pas trop passer devant la porcherie car j’aimais bien les animaux et n’aimais pas penser qu’on puisse leur faire du mal.

A la maison, on ne mangeait pas souvent de la viande mais quand elle était dans mon assiette, je ne pensais pas trop qu’un animal avait été tué pour que j’en mange sa chair. C’était bien deux choses différentes.

Avec les années, mes sœurs s’étaient mariées et avaient quitté le foyer. Je restais seul avec mes parents vieillissant et je n’avais aucune envie de me trouver une femme. Les filles ne m’intéressaient pas particulièrement et j’entendais souvent les copains se plaindre toujours de l’une ou de l’autre et des enfants qui coûtaient cher, alors pourquoi m’en embarrasser.

De plus, dans les années 35/36, on parlait tout le temps de guerre. Les hommes au café commentaient la guerre espagnole et les volontaires de tous pays qui allaient se battre là-bas pour des histoires qui ne nous regardaient pas. Et toutes ces affaires, les chômages qui avaient suivi le grand crack d’Amérique avaient dû aussi poser problème à la famille qui vivait dans la grande maison blanche.

On voyait bien que le jardin n’était plus entretenu comme avant, les pelouses n’étaient plus fauchées et les mauvaises herbes poussaient entre les graviers des allées.

Et puis on apprit qu’ils avaient décidé de la mettre en vente. On se demandait bien qui pourrait l’acheter, car si le jardin n’était pas entretenu, il fallait bien s’imaginer que dans l’intérieur, ce ne devait pas être brillant. Trente cinq ans que les toitures n’avaient pas été revues et peut-être même qu’ils n’avaient plus les moyens de la chauffer, alors, on sait bien qu’une maison qui n’est pas chauffée se dégrade.
Elle alimentait les discours, le dimanche au café et chacun y allait de son commentaire. 

Puis en 38, ce devait être le printemps, on remarqua des mouvements d’entrées et de sorties. L’un déménageait et l’autre emménageait. Des voitures se croisaient et il devint évident que de nouveaux propriétaires s’installaient.

C’est alors qu’une idée germa dans mon esprit. Si une famille venait s’installer là, il faudrait bien quelqu’un pour remettre le jardin en état et je décidais de me présenter.

Un matin, après m’être bien lavé, rasé, mis une chemise propre, je m‘en allais sonner à la grille. Il me fallait être patient car j’imaginais bien qu’il fallait un certain temps pour sortir de la maison, longer la longue allée et venir ouvrir la porte.

J’entendis soudain des bruits de pas sur le gravier et une dame, suivie de deux fillettes vint ouvrir la porte. J’ôtais ma casquette, saluais respectueusement et proposais mes services.

L’idée sembla plaire à la dame qui me dit d’entrer. C’était la première fois que je pouvais vraiment voir ce jardin que nous ne regardions qu’au travers des fentes de la grille. Une longue allée menait à la maison et la dame me fit entrer par le grand perron qui menait au hall d’entrée.

Les enfants restaient là à me regarder alors qu’elle allait dans une autre pièce demander à son mari de venir. Un monsieur de haute taille vint vers moi, me tendit la main, écouta ce que je proposais de faire et m’engagea sur le champ.

Je n’en croyais pas mes oreilles. Il m’offrait donc de m’occuper du jardin, du poulailler où vivraient quelques poules et sans doute quelques lapins. Et quand la saison serait mauvaise et que le jardin ne nécessiterait que peu de soins, je pourrais continuer de venir chaque jour car il y aurait toujours quelque chose à faire dans une si grande maison.

Je n’osais demander quels seraient mes gages, mais quand il proposa la somme, je n’hésitais pas une seconde. C’était inespéré.

En me raccompagnant à la grille, la dame me dit que venant de s’installer, elle aurait besoin de personnel et si je connaissais des personnes susceptibles de venir travailler, elles seraient bienvenues. Une femme pour le ménage et une autre personne pour laver le linge. Le sous-sol de la maison était équipé d’une grande pièce pourvue d’un double bac et d’un réchaud sur lequel faire bouillir la lessiveuse.

Les fils pour sécher le linge à l’extérieur pour le beau temps et proche de la chaudière pour les mauvais jours.

Je pensais à la vieille Thérèse pour tenir le ménage. On disait toujours la « vieille Thérèse » alors qu’elle n’était pas si âgée que çà, mais le malheur l’avait vieillie prématurément. Son mari qui s’était battu pendant les années de guerre, était mort prématurément, intoxiqué par le gaz moutarde qui lui faisait cracher ses poumons. Sa modeste retraite de veuve de guerre ne lui permettait guère de fantaisies et elle accueilli avec intérêt l’idée de se présenter dans cette famille.
Je rentrais à la maison en chantonnant. Je passerai 14 ans de ma vie dans cette maison.

Thérèse fût engagée et surprise d’apprendre que si elle le souhaitait, elle pourrait demeurer dans la maison, car une chambre serait à sa disposition. Au début, cela ne lui plaisait guère de ne pas rentrer chez elle mais quand elle vit la petite chambre confortable, chauffée avec un lavabo qui lui offrait aussi de l’eau chaude au robinet, elle n’hésita pas un instant. Bien plus confortable que chez elle, avec le luxe d’une toilette à l’étage alors que dans sa maison, il lui fallait courir dans la cour.

La lessive représentait une lourde tâche que Thérèse ne pouvait assumer, alors elle en parla à une voisine, Jeanne. Dans cette famille, il n’y avait guère de fantaisie, le mari se nommait Jean, la femme Jeanne et les filles Jeanine et Jacqueline. Le dernier fils Jacques.

Jeanne était une femme vigoureuse, forte en gueule qui faisait marcher tout son petit monde à la baguette. Sa particularité tenait à sa façon de tenir la maison. Elle ne lavait la vaisselle qu’une fois par semaine, aussi les assiettes et verres sales étaient-ils rangés dans un placard d’un samedi sur l’autre avant qu’elle ne fasse un grand nettoyage.

J’étais heureux dans cette maison. L’hiver en arrivant le matin, Thérèse me donnait toujours une assiette de soupe qu’elle me gardait de la veille. J’avais de l’ouvrage, beaucoup d’ouvrage car le jardin laissé à l’abandon pendant longtemps me donnait du mal à remettre en état. Les pelouses à faucher, les fleurs à couper, car madame voulait des fleurs fraîches tous les samedis pour les placer dans les vases, le petit potager à soigner, ramasser les œufs et nourrir les poules.

En fin d’après-midi, je descendais en vélo vers la ferme qui faisait face à l’entrée du parc du château et ramenait un grand bidon de lait. Les vaches paissaient dans le parc et leur lait était beau et gras. Madame gardait la crème pour en faire des gâteaux et il y en avait toujours un morceau pour moi.

Quand je fauchais l’herbe, les petites filles s’amusaient à la ramasser et en faire des petits tas. Ces années tranquilles prendraient du temps avant de se renouveler.

Un jour, Monsieur revint avec un cadeau dans sa veste. Un tout petit chien noir qu’il avait trouvé je ne sais où à moins qu’un ami ne lui en ait fait cadeau.
Les enfants étaient ravis et dansaient autour de ce chiot. Ragus serait son nom mais comme Madame n’en voulait pas dans le salon, je dus lui construire une niche. Il y avait un grand vide sous l’escalier de service qui menait à la cuisine et empli de paille, Ragus avait un superbe logis.

Et la guerre éclata. Monsieur qui avait un esprit pratique décida qu’au lieu d’entretenir des pelouses, il valait mieux planter des légumes et des pommes de terre. Ainsi avec les fruits et les œufs que donnaient les poules, il y aurait toujours quelque chose à mettre dans les assiettes. Les petites filles étaient chargées de ramasser les doryphores qui se cachaient dans les feuilles. 

On entendait au loin parfois tomber des bombes et Thérèse me faisait rire quand elle proclamait haut et fort qu’elle savait où elles tombaient car elle avait, disait-elle « l’oreille de quatorze ». 

Puis vint le triste jour où la famille, se sentant menacée, décida de quitter la maison et de partir vers le sud. Immédiatement, les gens du bourg commencèrent à dire n’importe quoi, que si la famille s’en allait, c’était sans doute qu’ils étaient juifs. Comment auraient-ils pu être juifs alors que l’on voyait les enfants chaque dimanche à la messe et que Monsieur le curé venait régulièrement rendre visite.

Le curé était un pauvre homme, maltraité par une sœur sèche et avare, qui ne devait pas souvent manger à sa faim. Quand il venait, Madame faisait toujours préparer un gâteau et parfois il repartait avec un sac de légumes et quelques œufs.
Je m’insurgeais toujours contre la méchanceté de ceux qui parlaient à tort et à travers de cette famille car personne dans les environs n’était mieux traité que Thérèse, Jeanne et moi.

Un panneau écrit en allemand avait été affiché sur la grille pour préciser que la maison était habitée et éviter peut-être la réquisition.
HAUS GEWOHNT

La date du départ fut fixée au début de l’été, alors qu’il faisait une grosse chaleur. Thérèse qui ne savait où aller, car sa maison avait été reprise par un membre de sa famille qui ne comptait pas la lui rendre du fait qu’elle habitait chez ses patrons, demanda à faire partie du voyage.
  
Une grande remorque fut attelée à la voiture. Je me souviens bien de cette voiture que je lavais régulièrement. Le gazogène était sur le toit et je me demandais souvent qui avait pu tirer sur la portière côté conducteur, car effectivement, il y avait trois trous. J’avais tenté de les cacher mais sans résultat et Monsieur disait qu’il avait acheté la voiture dans cet état. 


C’est la tristesse dans le cœur que j’aidais à charger les bagages, Thérèse et les enfants sur la banquette arrière, Ragus dans la remorque ainsi que des provisions pour le voyage. 

Et les mois passèrent. On avait bien remarqué que des gens s’étaient introduits dans la maison, mais on ne pouvait rien faire. Sûr que ce n’étaient pas tous des allemands, avides de faire un bon coup. 

Au cours de l’été, l’herbe avait repoussé et je voyais bien toutes les mauvaises herbes qui profitaient de mon absence pour revenir se loger entre les cailloux. Je me disais que lorsque la famille rentrerait, j’aurais bien du travail pour tout remettre en état. En attendant, j’aidais ma mère au jardin et l’argent que j’avais économisé au fil des mois nous servait désormais.

On n’avait pas beaucoup de frais puisque le jardin nous aidait à nous nourrir mais quand même, il y avait toujours des sous à dépenser.

L’automne arriva et le dimanche à mon habitude, je passais devant la maison et je vis que la grille était ouverte. J’entrais et j’eus la grande surprise de voir que tout le petit monde était revenu. J’en aurais pleuré de joie et me contentais de serrer Thérèse dans mes bras.

Et la vie d’avant reprit. Thérèse me dit que Madame avait mal supporté de vivre tout le temps au soleil, derrière des volets baissés pour se protéger de la chaleur et que de temps en temps, elle regrettait qu’il ne pleuve jamais dans cette région.

De plus, la plus petite avait attrapé la coqueluche durant le voyage et tout le monde les regardait de travers quand elle commençait à tousser à se déchirer la poitrine. Il est vrai que cette maladie est terriblement contagieuse mais que pouvaient-ils faire. Le temps avait fait son effet et petit à petit la maladie avait disparu.

Thérèse avait de plus en plus de mal à terminer son ouvrage, il est vrai que le  service de la maison était lourd, même si Madame faisait sa part et un matin, Thérèse ne se leva plus. Elle était morte dans son sommeil sans même s’en rendre compte car son visage n’offrait aucune marque de souffrance.

Ce fut un grand branle bas ce jour là. Monsieur le curé vint faire sa bénédiction avant que le corbillard ne l’emporte. Moi, je l’aimais bien la Thérèse, bien qu’elle soit un peu ronchon de temps en temps. Alors elle s’en prenait à moi pour n’importe quoi ou alors allait se disputer avec Ragus qui se dépêchait de rejoindre sa niche.

C’est alors qu’entra une nouvelle domestique, Mélanie, une brave femme du Nord, qui laissait toujours le café se réchauffer sur le coin de la cuisinière.

Avec les difficultés de tous les jours, la chaudière fonctionnait de moins en moins car on ne trouvait plus de charbon et pendant un certain temps, Monsieur avait fait entrer de grande quantité de sciure de bois, mais ça ne chauffait rien alors la famille se tenait la plupart du temps dans la cuisine, seule pièce à peu près confortable.

Et puis Madame mit au monde une nouvelle petite fille. Elle était bien jolie avec ses cheveux bouclés. Avec un nouveau bébé, la ration de lait était augmentée et Madame avait demandé à ce que tout le monde donne ses tickets de rationnement pour faire pot commun. Ainsi elle pouvait acheter plus de nourriture et la partager avec tout le monde.

Si je tuais un lapin, Mélanie faisait un pâté qui était divisé pour que chacun en ait sa part.

Quand la guerre se termina, les Américains arrivèrent dans la région et de nombreuses voitures roulaient désormais sur la grande route qui demandait à être refaite, car elle était bombée et jugée dangereuse pour les nouvelles voitures.

A la place du château de la comtesse de Provence, les Américains avaient établi leur quartier général, le SHAPE qu’ils l’appelaient. Et les Américains firent mon malheur.

Effectivement, un an après leur installation, une jeep me renversa alors que je remontais de la ferme avec le bidon de lait. Complètement déséquilibré par la violence du choc, ma tête butta contre un des rails qui étaient encore en place, bien que le train ait cessé de fonctionner bien avant le début de la guerre et je finissais ainsi ma vie, sur le bord de cette route que j’avais si souvent arpenté, la tête en sang et les jambes baignant dans des flots de lait frais.

La nouvelle de mon accident se répandit vite dans les environs et tout le monde en voulu énormément à ces militaires qui roulaient vite sans se préoccuper de la vie d’autrui.

Monsieur porta plainte contre eux et mon enterrement fut payé par les militaires.  Mais avec mon départ, le jardin restait à l’abandon. 

Le château de Versailles employait près de 400 jardiniers pour l’entretien des allées, des bosquets, des plantations, des fleurs, du jardin potager du roi. Un de ces jardiniers avait bien sûr entendu parler de cet accident et sachant la place libre, se décida à venir se présenter pour me remplacer. 

C’est ainsi que Pierre reprit l’entretien du jardin pendant de nombreuses années jusqu’au jour où la maison fut à nouveau vendue et la famille dispersée.

Mais cela n’est plus mon histoire.







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire