samedi 16 juin 2018

Le talisman


L’aube venait à peine de se lever quand le valet du maître pénétra dans la modeste chaumière.  L’enfant dormait enroulé dans l’édredon de plume devant le foyer qui rougeoyait encore. La vieille femme qui en prenait soin faisait en sorte de traire la bique avant son réveil de telle sorte qu’il put avaler un bol de lait tiède dès son lever.

Il faut qu’il se lève, le maître a besoin de lui dit l’homme sans trop élever la voix. Mais l’enfant était déjà debout.

Que lui veut-il donc en cette saison demanda la femme. Il fait froid et les travaux des champs ne reprendront pas avant quelques semaines.

J’ignore répondit le valet mais je dois l’emmener avec moi. Et comme il n’était pas mauvais diable il ajouta : dépêches-toi d’avaler ton bol de lait.

L’enfant s’accrocha à l’homme derrière le cheval qui partit au galop. La vieille femme se signa en marmonnant quelques prières.

A 15 ans, il n’était encore qu’un frêle jeune homme élevé par sa marraine à la mort de ses parents. Il l’avait toujours connue âgée, édentée, ses longues tresses maigres et grises encadrant son visage sous le bonnet de toile. Elle bougonnait souvent mais l’entourait de tendresse. Il la soupçonnait d’être un peu sorcière surtout du jour où elle lui avait passé autour du cou une médaille accrochée à un lien de cuir. Il ne savait trop ce que représentait au juste ces griffes, ces écritures qu’il ne savait lire mais elle avait été retrouvée il y avait des décennies par un vieux qui traînait près d’un bûcher alors que des sorcières venaient d’y être brûlées. Elle disait que ce talisman la protégeait des mauvais esprits et lorsque l’enfant lui avait été remis, elle avait immédiatement pensé qu’il aurait dans sa vie besoin de protection et la lui avait passée autour du cou.


En ce matin brumeux et froid, il se présenta devant le maître.
J’ai besoin de toi dit-il pour une mission particulière
A votre service maître. Que dois-je faire ?
Prend cette sacoche. Elle contient des documents très importants qui doivent être demain matin sur la table du notaire du village de .X.
Mais maître, dit le jeune homme, il me faudra traverser la forêt alors que votre valet et son cheval y seraient en quelques heures.
Je n’ai confiance qu’en toi, insista le maître. Ces documents doivent permettre à ma fille d’hériter de mes biens en cas de malheur et tu es le seul à qui je puisse confier le secret.
Le jeune homme insista : mais maître, il y a plusieurs lieues, la forêt est peuplée de brigands, probablement de loups...

Le maître ne releva pas les craintes du jeune mais lui conseilla de passer par les cuisines afin d’emporter des victuailles pour la route. La cuisinière, une brave et grasse femme avait enroulé dans un torchon propre du pain, des cuisses de poulet et quelques œufs fraîchement cuits. Tu trouveras bien quelques sources auprès desquelles te désaltérer, dit-elle en lui caressant la joue.

Il fallu bien partir. Le jour ne se levait pas encore. Le sol était dur et craquant sous ses souliers. Les feuilles qui jonchaient le sol étaient recouvertes de la fraîcheur de la nuit et des bandes de brouillard s’accrochaient aux branches dénudées des arbres. Il frissonna mais entra dans la forêt. La route serait longue. Il lui semblait entendre au loin le hurlement des loups. La sacoche était lourde et il soupçonna son maître d’avoir caché quelques pièces d’or entre les feuilles de papier. Les seuls documents ne pouvaient peser aussi lourd mais l’idée de vérifier le contenu du sac ne lui serait même pas venu à l’idée. Le maître lui faisait confiance et c’était réciproque.


Il s’avançait prudemment en chantonnant pour se donner du courage quand il lui sembla que des ombres se cachaient derrière les grands arbres. Ce doit être mon imagination pensa t-il et il continua sa route. Mais soudain trois gaillards se jetèrent sur lui, arrachèrent la sacoche et le jetèrent au sol. Avant de prendre la fuite, l’un des brigands regarda le gamin, sa chemise déchirée par ses efforts de protéger son bien et s’exclama : mais regarde un peu ce trésor qu’il porte autour du cou et sans ménagement le lui arracha.

Ce n’est que quelques instants plus tard, les membres douloureux qu’il se releva et constata que son talisman n’était plus autour de son cou. Alors il eut vraiment peur.

Les heures passèrent et notre jeune homme arriva dans le village de .X. Les victuailles n’ayant intéressé les voleurs, il avait pu se restaurer au cours de la journée. En passant devant la taverne, il entendit de gros rires Il jeta un œil par le carreau mal propre de l’auberge et reconnu ses agresseurs qui festoyaient de volaille et de bières généreuses. Quelques pièces d’or luisaient sur la table et il en conclu qu’il avait eu raison en imaginant quelques valeurs cachées au fond du sac.

Mais comment récupérer le bien de son maître, surtout les documents et son précieux porte bonheur. Il pria le ciel et tenta de se persuader que le bien ne pouvait venir de mauvaises actions.

La nuit s’avançait quand il les vit sortir de l’auberge chantant et titubant, la sacoche dans les mains de l’un d’eux et le talisman pendu à son cou.

Ils s’approchèrent dangereusement des berges de la rivière où le courant était fort car en aval  l’eau tourbillonnait autour de vieux troncs d’arbres et se jetait dans des chutes dangereuses.

Pris de boissons, ils commencèrent à se disputer au sujet des pièces d’or qui restaient dans la sacoche. Chacun d’eux voulait se les approprier et à force de bourrades, de coups et de bousculades, ils se retrouvèrent dans l’eau.

Mais qui entendraient les hurlements et les appels au secours de trois ivrognes au milieu de la nuit alors que le vent souffle et que chacun se terre dans sa maison pour échapper au froid de l’hiver ? Et ce qui devait arriver arriva  les trois voleurs tombèrent à l’eau et se trouvèrent pris dans les tourbillons des chutes et ne pouvant ni ne sachant nager, trouvèrent le chemin de l’enfer qu’ils méritaient.


Au petit matin, alors que les éléments s’étaient calmés, le jeune homme descendit le long des berges jusqu’aux troncs d’arbres immergés au milieu des chutes et quelle ne fut pas sa surprise d’y voir accrochés et la sacoche et son fil de cuir auquel pendait la médaille. Il lança une corde dans l’eau de telle sorte qu’elle pu s’accrocher aux branches sortant de l’eau et avec toutes précautions s’aventura dans l’eau glacée afin de recouvrer ses biens.

Il put ainsi honorer la confiance de son maître, déposer chez le notaire les documents, malheureusement sans l’or et remettre à son cou le précieux talisman qui l’avait sauvé de cette dangereuse aventure.

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