samedi 16 juin 2018

Le cri


La Boissière-du-Doré 

La température était glaciale en cette matinée de janvier. La neige recouvrait le jardin d’un épais manteau blanc et de petits cristaux de glace brillaient sous les premiers rayons du pâle soleil d’hiver. 

Pendant la nuit, une branche d’arbre, déjà endommagée par le dernier orage, avait cédé sous le poids de la neige et cette charge inattendue en avait eu raison.

Ça et là, de petites empreintes de pattes d’oiseaux griffaient la surface immaculée.

Enveloppé dans une lourde robe de chambre de laine, une grosse écharpe enroulée autour du cou, Joseph s’était levé de bonne heure car le sommeil le fuyait. 

Les mains autour du bol de café, il ressassait les problèmes qui ne faisaient que s’accumuler.  De plus, il avait froid car son budget ne lui avait même pas permis de faire entrer du bois pour alimenter la cheminée qui d’habitude réchauffait la maison. Il gardait à ses côtés un radiateur électrique qui, gourmand de courant, ne lui chauffait que les mollets.

Les affaires étaient mauvaises depuis un certain temps et quelques créanciers commençaient à se faire pressants. Il avait puisé dans ses dernières ressources pour faire face au plus urgent et éviter d’être en dette avec l’administration fiscale qui ne connaît que peu la patience et les d’états d’âme.

Dans l’ennui, les amis se faisaient rares et les quelques personnes sur qui il pensait pouvoir compter, lui avaient gentiment tourné le dos dès qu’il avait évoqué ses soucis financiers. Il n’avait pas d’enfant, sa dernière compagne était partie dès que le manque d’argent avait commencé à se faire sentir et il se sentait vraiment isolé dans cette campagne perdue. Pourtant, las de la vie de la grande métropole, ils l’avaient choisie ensemble, en raison de son relatif isolement et trente minutes de voiture pour rejoindre Nantes qui ne leur semblaient pas insurmontables.

Le froid augmentait sa mauvaise humeur et il avait l’impression que ses pensées se figeaient sous cette basse température.

Le café refroidissait et la tartine qu’il tenait encore dans la main lui poissait les doigts car la confiture avait légèrement coulée. En se léchant les doigts, il pensa qu’il donnerait bien son âme au diable, pourvu qu’une solution se présente et le sorte de ces ornières.

Était-ce le manque de sommeil, la solitude, les soucis, la dépression qui l’habitait depuis quelques temps, car dans le fond de la pièce, il lui sembla voir se dessiner une sorte de forme. Il ne buvait pas, ne fumait ni cigarette ni herbe d’aucune sorte, préparait lui-même ses repas et ne pouvait en aucune sorte avoir été drogué. Plissant les yeux, il tenta de discerner ce qu’il voyait se profiler contre le mur de la salle. 

Petit à petit, la forme floue devint plus réelle et de cette silhouette, une voix douce s’éleva : ne m’as-tu pas appelée au secours, dit-elle.

Joseph se frotta les yeux, il ne pouvait s’agir que d’une illusion. Cependant, la petite voix continuait, toujours d’une voix aussi douce et insidieuse. Il ne tient qu’à toi, disait-elle, que je règle tous tes problèmes dans l’heure. 

Joseph, se leva, se prit les pieds dans le petit radiateur, lâcha un juron et se dirigea vers la forme qui, aussitôt, s’évanouit
.
Certain que cette vision ne pouvait être due qu’à son mal-être et fatigue, il retourna à sa chaise pour terminer le petit déjeuner qui refroidissait.

A sa surprise, la petite voix revint, toujours aussi douce, aussi insinuante et la forme se redessina sur le mur de la pièce.

Eh bien ! Je vais jouer le jeu avec cette espèce de fantôme, se dit-il et d’une voix cependant incertaine, il demanda ce qu’il devait faire pour obtenir son aide et quelles en seraient les conditions.

Résoudre tous tes problèmes, promettait la voix. Imagines combien la vie serait simple si tes créanciers ne te demandaient plus rien, que le bois entre dans ta maison et flambe dans la cheminée. Un mot de ta part et cela se réalise.

Joseph se frottait les yeux, certain qu’il rêvait. Mais si le diable était dans cette pièce et lui promettait la fin de ses ennuis, il serait quand même stupide de refuser la perche qui lui était tendue. Quelle pourrait être la compensation demandée ? Quelle qu’elle soit, elle en vaudrait sans doute la peine.
Il imaginait, comme le racontent les livres, que son âme serait requise après sa mort ou quelque autre faribole de ce genre, à laquelle il ne croyait guère. Quand on est mort, on est bien mort, se persuadait-il et les fourches de l’enfer ne sont que contes pour enfant crédule.

La petite voix continuait toujours sur le même rythme doux, lent et insidieux. Combien de personnes meurent chaque jour dans tous les coins du monde, demanda t-elle ? 

En voilà une question. Comment le saurais-je, répondit-il, légèrement agacé par cette demande insolite. J’imagine qu’en raison de la population terrestre, quelques centaines par jour, peut-être même plus entre maladies, accidents, meurtres, vieillesse et que sais-je encore. Pourquoi cette question ?

Si je réalise tes vœux, il faudrait que tu acceptes que quelqu’un que tu ne connais pas meure à la minute même.

A cela, Joseph n’avait tout de même pas pensé. Une personne qu’il ne connaissait pas, ce ne serait donc pas un membre de sa famille, un proche, un familier, un collègue. Puisque tant de personnes mourraient chaque jour, que ce soit de son fait ou non, cela ne changerait pas grand’chose. Cela signifierait simplement que l’heure lui serait venue.

La petite voix lui suggéra d’y penser tranquillement, la nuit lui porterait sans doute conseil et au petit matin du lendemain, la proposition serait à nouveau offerte mais en aucun cas renouvelée. Et la silhouette floue se fondit dans le mur.

Voilà qui occuperait les pensées de Joseph pendant tout le jour. Après tout, je ne connaîtrais jamais cette personne, se persuadait-il, alors qu’importe puisque de toute façon des milliers de personnes disparaissent chaque jour sans que je le sache.

Il se versa une nouvelle tasse de café brûlant, certain que le chaud liquide l’aiderait à prendre la bonne décision, tartina une tranche de pain grillé d’une épaisse couche de confiture et termina lentement son premier repas de la journée.


Bagheria, ce même jour

La ville est bâtie au bord de la mer, mais il n’y a ni plage ni port aménagés et les touristes préfèrent rester à Palerme, visiter églises et palais.

Les familles se réunissent de temps en temps à la trattoria Zza Maria où l’horloge intérieure est bloquée depuis plus de vingt ans et conserve une cuisine qui relève de l’éternité. Dans l’après-midi, sur la place Garibaldi, les joueurs de cartes disputent avec ferveur d’interminables parties de cartes et leurs discussions prennent souvent l’aspect de tragédie dès qu’il s’agit de politique locale ou extérieure.

Bagheria possède quelques palais abandonnés, faute de moyens financiers. Ni L’État, ni la région, ni la ville ne semblent avoir les moyens ou la volonté de s’y intéresser. La population profite de leurs immenses parcs pour s’y promener et tenter d’échapper à la chaleur.

Proche de la petite ville, des agriculteurs font pousser les artichauts au printemps et les citrons juteux toute l’année pour les vendre au marché le dimanche sur la place principale. Il y a même un restaurant auquel le guide Michelin a accordé une étoile.

Seulement à Bagheria, comme dans d’autres villes siciliennes, il faut payer le pizzo c’est-à-dire une redevance à la mafia. Celle-ci s’exerce jusque dans les sacristies. Un prêtre qui jugeait la somme exorbitante et refusait de la payer, reçu une balle dans la nuque, le jour de son 56ème anniversaire. Son assassin avoua lors de son procès et avec une sorte de gloriole, avoir déjà assassiné 46 personnes avant le curé.

Jean Paul II avait bien lancé l’anathème à Agrigente, mais le « un jour, le jugement de Dieu viendra« n’avait guère modifié ni les habitudes ni les comportements.

Elvira était née en ce bord de mer dans une famille de fonctionnaires. Son père n’en parlait jamais mais elle était certaine que pour protéger sa famille, il payait régulièrement le pizzo à un agent qui assurait la protection de sa famille. Elle avait grandi tranquillement dans cette famille aimante, entourée de frères et sœurs sans problème.

Pas de grandes études mais un bon travail de secrétariat à la mairie assurait un complément de revenus à la famille. Elle avait épousé un voisin, Quinto, cinquième fils de la famille, comme son nom l’indiquait. Le père, qui probablement manquait d’originalité et de fantaisie, numérotait ses enfants par leur prénom. L’aîné se nommait Primo, le suivant Segundo et ainsi de suite.

Mariée dans la longue robe blanche qui avait appartenu à sa mère, elle coulait des jours heureux auprès de son mari, devenu policier à la fin de ses dix mois de service militaire. Ils connaissaient tous deux le danger de cette fonction, mais d’un commun accord, il avait prêté serment à la patrie.

Le bonheur de la maison s’était accru le jour de la naissance de la petite Alessia, une magnifique petite fille, brune et potelée. Après quelques semaines à la maison, Elvira avait repris son travail et les deux grand-mères se relayaient auprès du bébé.

Et les années s’écoulaient, sans trop de souci. Puis le temps vint de conduire Alessia à la petite école. Le couple l’avait inscrite à l’école communale où elle retrouverait ses jeunes compagnons avec qui elle jouait régulièrement dans les parcs de la ville, sous l’œil attentif de l’une des grand-mères.

La température est douce sur ces côtes méditerranéennes et en ce matin de janvier, on ne pouvait déplorer qu’une fine pluie qui collait aux vêtements. Comme tous les enfants, Alessia s’amusait à sauter dans les flaques d’eau qui se multipliaient en raison du mauvais état de la chaussée. Elvira ne disait trop rien, car elle se souvenait de ce même plaisir lorsqu’elle était enfant.

Un baiser sur le front, une caresse dans les cheveux et Elvira se hâtait de retourner au travail. Quand soudain, une explosion fit trembler le sol. Elle vit non loin de là, une épaisse fumée s’élever vers le ciel et toute frissonnante, se dirigea vers le lieu de l’impact. Elle avait déjà été spectatrice de telles explosions et l’origine ne laissait aucun doute. Les morts étaient inévitables et sans doute la voiture d’un notable, insoumis à certaines volontés ou trop curieux d’affaires qui ne le regardaient pas, avait-il été la cible.

Le périmètre était encombré de voitures toutes sirènes hurlantes, de policiers, de curieux et déjà de quelques photographes et reporters. Un trou énorme dans la chaussée, une voiture renversée, des corps allongés sur le sol, des brancards, des infirmiers et du sang. Elle nota l’uniforme de deux victimes et un cri s’échappa de sa poitrine lorsqu’elle reconnu Quinto, son mari, étendu et disloqué par le souffle de la dynamite.


La Boissière du Doré

Un peu décontenancé par cet entretien particulier, Joseph décida d’aller marcher dans la campagne afin d’éclaircir ses idées. Il avait quelques peines à reprendre corps avec la réalité, à s’extraire de cette parenthèse de discussions absconses qu’aucun de ses amis ne croirait et ne comprendrait.

Il marchait à grands pas dans la neige fraîche et tentait de reconstruire les quelques échanges avec cette forme floue. Qui pouvait-elle bien être dans le monde rationnel qui l’entourait ? Il avait imaginé un court instant qu’un ami, un copain lui avait fait une triste farce en jouant avec des hologrammes, la technique moderne permettant toutes sortes de fantaisies.

Mais il était bien certain que personne n’avait pu pénétrer dans la maison, car pour préserver le minimum de chaleur ou plutôt éviter que le froid extérieur n’entre, toutes les portes et fenêtres étaient soigneusement fermées.

Ses pas l’avait conduit devant la porte du café et il décida d’entrer boire un café arrosé, histoire de se remettre les idées en place. Puis il rentrerait chez lui, ouvrirait l’ordinateur et commencerait à travailler.

Les heures s’écoulaient et un grand mal de tête lui comprimait les tempes. Il réalisa alors que verre après verre, le niveau de la bouteille de Cognac, posée à côté de l’ordinateur, avait sérieusement baissé. 

La petite voix trottait dans sa tête et il imaginait la paix qui règnerait dans sa vie, si tous ses problèmes venaient à être réglés si facilement.

Avant d’aller se coucher et tenter de se réchauffer sous la couette dans les draps tiédis par la couverture chauffante, il alluma la télévision, suivi les différentes informations du jour et s’endormit devant le film insipide. 

Dans son rêve, il voyait des colonnes de pièces d’or empilées sur la table de la salle à manger et des mains crochues tentaient de s’en emparer. Il avait sorti le grand couteau de cuisine pour se protéger et soudain il notait que du sang s’écoulait de l’une des piles, s’étalait sur la table et dessinait des corps. Puis les gouttes tombaient lentement sur le sol et tâchaient ses pieds.
Le cauchemar le fit se redresser, les mains moites et le cœur battant. Il se leva, passa de l’eau fraîche sur son visage, bu un grand verre d’eau et pris par le froid de la pièce, alla se coucher.

Le matin le cueillit fatigué, courbatu comme s’il avait couru des kilomètres alors qu’il n’avait la veille parcouru qu’une courte distance pour se rendre au village. Le cauchemar lui revint en mémoire et il se hâta de passer sous la douche et faire un café fort afin d’affronter les heures à venir, bien décidé à accepter la proposition, si tant est que le fantôme se présente à nouveau.

Comme la veille, les mains autour du bol brûlant, il nota la forme floue s’extraire du mur du fond de la pièce et s’avancer vers lui. Il se sentait mal à l’aise, emprisonné par ce regard qui, dans cette vapeur à forme humaine, le transperçait comme une flamme de feu.

Souhaites-tu la fin de tes soucis financiers, demanda la voix, toujours aussi doucereuse. Si ta réponse est négative, je disparaitrais à jamais mais si ta réponse est positive, ton compte en banque recevra immédiatement les sommes nécessaires au règlement de tes dettes et te laissera une marge suffisante pour vivre plusieurs années très confortablement.

Mais souviens-toi qu’à la minute même où tu prononceras le « oui » d’acceptation, une personne que tu ne connais pas mourra quelque part dans le monde. Je t’offre trois minutes de réflexion.

Selon les circonstances, trois minutes peuvent paraître très courtes ou durer une éternité. Sous la souffrance, ce temps semble ne jamais se terminer alors que deux amoureux le voient s’envoler trop rapidement.

Joseph se trouvait dans la situation ambigüe du torturé et du couple amoureux et entendait le tic tac de la pendule approcher de la seconde fatidique. Lorsque la pendule sonna le dernier coup, il dit « oui » d’une voix qu’il voulait forte.

Tes vœux sont comblés à cette seconde précise, susurra la voix mais à la même seconde, il entendit un cri, un hurlement déchirant vibrer dans la pièce.

Qu’est-ce que cela, demanda t-il ? Vous n’aviez jamais dit que j’entendrais quoi que ce soit. C’est le prix de ta culpabilité répondit la voix et la silhouette disparue dans le mur.

Bagheria.

Plusieurs personnes tentaient de retenir Elvira et l’empêcher d’approcher les victimes mais elle réussit à se libérer et se jeter sur le corps de Quinto, caresser son visage, embrasser son front, ses lèvres. Puis soudain elle se releva, la haine dans les yeux, les mains couvertes de sang qu’elle passa sur son propre visage et se lécha les lèvres.

Deux femmes s’approchèrent pour la soutenir et l’aider à s’éloigner de cette scène qui désormais appartiendrait aux enquêteurs. Personne n’ignorait qui étaient les auteurs de cet attentat, on savait que le Préfet en réfèrerait aux autorités de Rome, qu’une enquête serait diligentée et finalement personne ne serait inquiété avant plusieurs années.

Elle n’avait plus la force de pleurer tant la douleur et la colère l’habitaient. Pas après pas, le petit groupe se dirigea vers son appartement. Il lui fallait se laver, ôter ces vêtements tachés du sang de son mari. Une des femmes prépara du café. Il n’y avait rien d’autre à faire. Son patron comprendrait son absence.

L’attentat avait fait grand bruit et les journaux finalisaient leur première page. Quelques jours passèrent avant que le corps de Quinto ne lui fut rendu pour les obsèques. L’église, la messe, le curé, les familles, les amis, sa petite fille, les couronnes de fleurs colorées et cet entêtant parfum de jasmin qui lui martelait sa tête.

A la sortie de l’église, elle avait noté ces hommes en costume foncé qui se tenaient non loin de la voiture funéraire. Elle savait qui ils étaient et sans doute étaient-ils venus non pour honorer la mémoire du défunt mais pour bien faire comprendre qu’ils avaient agi sur commande et que les policiers n’étaient que des victimes collatérales.

Vêtue désormais de noir qu’elle ne quitterait pas avant plusieurs années, la vie reprendrait son cours, car elle était désormais seule pour subvenir à ses propres besoins et ceux de sa fille. 

Dans l’esprit mesquin et conservateur de la communauté, il était impensable, bien qu’à peine âgée de trente ans, qu’elle puisse envisager de se créer une nouvelle vie et peut-être trouver un homme solide qui l’aiderait à élever sa fille. 

Des années s’écouleraient dans la solitude affective, entourée cependant des membres toujours élargis de sa propre famille et de celle de Quinto, jusqu’au jour où…

La Boissière du Doré

Abasourdi par ce « oui » qui mettait fin à ses problèmes, il cherchait à oublier ce cri qui avait résonné dans la pièce et dans sa poitrine. Il ne l’oublierait jamais et continuerait de l’entendre comme s’il avait été enregistré. Qui avait pu le pousser avec tant de force. Un homme ? Une femme ? Le cri d’un enfant aurait été plus faible.

Frissonnant, il s’approcha de la baie vitrée et regarda sans trop les voir les flocons qui tombaient lentement sur le jardin. Où se trouvait la personne qui venait de perdre un être cher car en raison du hurlement de douleur, il ne pouvait s’agir de mort naturelle. Un accident, un attentat, un bébé qui s’étouffe et que l’on ne peut ranimer. Toutes sortes de probabilités s’accumulaient dans son esprit.
L’évènement s’était-il produit en France ou à l’étranger, sous le soleil ou sous le froid ? Une petite voix lui suggérait de ne point s’en inquiéter, car cela ne changerait rien à l’affaire. L’important n’était-il pas que ses problèmes soient réglés ? Mais l’autre petite voix le tiraillait et le poussait à découvrir qui en était à l’origine.

Il en était là de ses questionnements quand il sentit dans sa poche, vibrer le téléphone. Quittant la fenêtre du regard, il se retourna brusquement avant de répondre, avec l’impression que l’image floue était à nouveau dans la pièce, mais il n’en était rien. Le directeur de la banque souhaitait le rencontrer rapidement pour entretien urgent.

La promesse avait donc été tenue, il en était désormais certain car pour quelle autre raison, souhaiterait-il le rencontrer.

Assis devant ce responsable qui le regardait curieusement, il se sentait mal à l’aise. J’ai quelques peines à comprendre, monsieur, disait-il pourquoi avoir attendu si longtemps pour reprendre ces sommes importantes qui dormaient dans un compte suisse et laisser vos affaires se dégrader.

En bégayant légèrement, Joseph imagina une réponse plausible, à savoir la crainte de représailles de l’administration fiscale.

Il était évident qu’en raison de l’importance du dépôt, des impôts, augmentés de pénalités, seraient prélevés mais les sommes restantes lui semblaient invraisemblables. Et c’est un peu en titubant qu’il rentra chez lui.

Le cri habiterait désormais sa mémoire et il n’aurait de cesse de découvrir son origine. Il savait désormais que chaque heure de sa vie serait dédiée à cette recherche car sa nouvelle aisance financière lui permettait de laisser ses affaires en jachère.

Le début de piste le plus facile consistait à trouver l’évènement qui avait eu lieu ce matin là, à cette heure précise. Il commencerait par les nouvelles françaises puis élargirait sa quête.

Des années se sont écoulées, Joseph a vendu la maison et liquidé sa petite entreprise sans donner aucune explication à qui que ce soit. 

A force d’écouter cette voix qui l’habitait, elle lui semblait plutôt féminine et tel un pèlerin, il avait parcouru le pays, fouillé les archives, interrogé des centaines de personnes dans les mairies, les agglomérations, les villages. Sans aucun résultat. Les dates ne concordaient jamais.

Il s’était construit une sorte de scénario pouvant mener à la tragédie. Une voiture qui tombe dans un ravin, quelqu’un qui chute d’un toit. L’idée lui était aussi venue d’un accident ayant une relation avec l’océan, un bateau qui s’échoue, un équipage qui se noie, une femme qui attend sur le rocher face à la mer. L’image de la petite sirène de Copenhague avait pris corps à son esprit et sans trop réfléchir, il était parti au Danemark. L’aide d’un interprète ne lui avait cependant pas permis d’aboutir dans ses recherches. Alors il avait fait le tour des pays nordiques sans plus de résultats.

Il fallait alors changer de stratégies, de causes et le Nord de l’Europe ne lui donnant aucun résultat, il résolu de se tourner vers l’Asie, pays où de nombreux tremblements de terre, typhons, massacres et autres se produisaient. L’aventure se révélerait encore plus difficile mais il n’abandonnerait pas.

Et les années avançaient les unes après les autres. Son physique avait changé, la barbe dont il prenait soin couvrait son visage, le corps s’était amaigri, durci. Les longues marches, les nuits inconfortables et parfois sans sommeil, la nourriture qui, selon les pays traversés, ne lui convenait pas toujours, les accès de fièvre, les piqûres de moustiques, sans oublier les nuits humides, froides, voire glaciales car il ne trouvait pas toujours où loger et se contentait de s’enrouler dans cette couverture qu’il conservait ficelée sur son sac à dos et cette culpabilité qui ne lui laissait aucun repos depuis des années, avaient modifié son apparence.

Au cours de ses voyages, il avait côtoyé maintes personnes, parfois simples, parfois érudites, des édiles, des paysans, des philosophes et surtout des gens de tous les jours, de ceux que l’on croise dans la rue sans se demander ni qui ils sont, ni ce qu’ils font. Mais aucune réponse ne venait donner jour à ses perpétuelles interrogations. Parfois, il se demandait si la raison ne lui échappait pas, si ce cri était véritablement une réalité de temps anciens ou une échappatoire à sa vie monotone.

Cependant, l’argent qui lui permettait de voyager n’était pas un fantasme et le souvenir de ce froid matin d’hiver ne pouvait lui laisser aucun doute.

Las de parcourir les pays asiatiques dans tous les sens, il avait résolu de se rapprocher de ses origines et revenir vers l’Europe occidentale d’où il était parti près de quinze ans auparavant. Il n’avait donné signe de vie à personne et l’idée de se retrouver en Bretagne ne le séduisait pas vraiment.
Il avait besoin de chaleur humaine, de bords de mer tranquilles, de lieux où il pourrait se reposer, se détendre, oublier sa quête l’espace de quelques jours.

Le bateau le déposa à Reggio di Calabria où il entreprit ses investigations, comme il le faisait dans chaque agglomération mais sans plus de résultats que les fois précédentes. La Sicile l’invitait à découvrir ses richesses qui lui rappelleraient ses études lointaines et il décida de commencer par Palerme, capitale de l’île, où il visiterait églises et palais. Là aussi, il ferait le tour des archives de la ville et de la région. 

La Cronaca di Palermo lui offrit quelques raisons d’espérer car nombreuses étaient les informations relatives à des accidents et des attentats. En creusant un peu plus, il nota que souvent des incidents violents se déroulaient à Bagheria, petite ville proche de Palerme et il résolu de s’y rendre.

Séduit par la côte non aménagée, Joseph avait immédiatement aimé cette ville. Il avait pris plaisir à consommer ses repas dans cette petite trattoria familiale et surannée et participé aux jeux de cartes sur la place du village. A force de tourner dans les villes et villages, de parler à tout le monde, il se trouvait à l’aise immédiatement avec les habitants et de quelques mots et un sourire, parvenait à se faire accepter.

Quelques jours de repos dans ce séjour agréable et avant de repartir, il alla prendre ses habituelles informations à la rédaction du journal local.

Oui, cette date rappelait quelque chose à la secrétaire mais pour plus de précisions, elle lui conseillait d’aller directement à la mairie, au service l’état-civil.

Une jeune femme toute vêtue de noir l’accueilli et soudain pâlit lorsqu’il précisa la date de ses recherches. 

Pourquoi voulait-il avoir des détails sur cette matinée particulière. Non, elle ne pourrait accepter de prendre un café en sa compagnie, la bienséance le lui interdisait. Il devrait se contenter d’expliquer les raisons de cette enquête, là même dans ce bureau.

Et alors, il entreprit de lui conter toute l’histoire et au fur et à mesure qu’il déroulait le fil de l’histoire, il notait que les larmes ne cessaient de rouler sur le visage de cette jolie jeune femme.

Plus de quinze ans s’étaient écoulés, plus de quinze ans qu’elle portait cette douleur dans sa poitrine et la haine dans son cœur, les auteurs de l’attentat ayant été faiblement condamnés, quinze ans qu’il parcourait le monde et interrogeait des milliers de personnes, creusaient des archives, lisaient des journaux et finalement, il avait devant lui la personne dont il avait brisé la vie.

Vous n’y êtes pour rien, vous n’avez pas provoqué le drame, dit-elle, le diable s’est fait mesquinement plaisir en insinuant cette culpabilité dans votre cœur. 

Mais le revers de la médaille est que grâce à sa générosité et méchanceté, car pour créditer votre compte d’une telle fortune, il a forcément pillé un autre compte, vous avez découvert  le monde, ses beautés, ses malheurs, votre propre générosité et votre pouvoir de communicabilité. Ne regrettez rien.


Conforté par la beauté du lieu et l’aménité des habitants, Joseph s’installa dans le village, prit un petit appartement et acheta un bateau de pèche. Les journées s’écoulaient ainsi entre ses visites discrètes à Elvira, constamment préoccupée de sa réputation et des retombées négatives que les commères jalouses pourraient faire retomber sur sa fille, les parties de cartes sur la place centrale, les visites archéologiques et culturelles de l’île et les sorties en mer.

Puis un matin au réveil il réalisa qu’il s’était laissé enliser dans un confort ronronnant qui ne lui apportait plus rien. Sa décision fût prise. Le lendemain avant que le soleil ne se lève, il prit son matériel de pêche, le sac qui ne le quittait jamais et se dirigea vers le petit port. D’un regard vers le rivage, il laissa, sourire aux lèvres, le bateau s’éloigner vers le large au gré du vent léger.

Et le temps passa dans le village, chacun s’étonnant de sa disparition quand un jour, Domenico revint vers la place, brandissant un sac que son hameçon avait agrippé et que chacun reconnu sans peine.

Et ce même jour, par un étrange concours de circonstances, le directeur de la banque régionale avisa Elvira que son compte avait été crédité d’une somme non négligeable, car tels avaient été ses mots, par un donateur anonyme…













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