Les
évènements que je raconte se situent dans le sud de l’Europe dans les années 60
quand les jeunes femmes ne pouvaient pas encore vivre très librement.
Le
soleil était déjà haut dans le ciel en cette belle journée de printemps.
L’agence de voyages ouvrirait ses portes dans quelques instants mais à son
habitude, Anna préférait arriver en avance, poser ses affaires dans son bureau
et regarder les fax qui arrivaient à toutes heures du jour et de la nuit, avant
d’ouvrir les portes à la clientèle.
Les
messages froids et concis précisaient généralement les horaires modifiés, les
incidents survenus à l’aéroport, les éventuelles pertes de bagages, divers
problèmes avec les passagers et tous les incidents mineurs ou plus importants
qui se déroulaient dans le temps.
Anna
les coupait, les triait, les classait pour les remettre aux différentes
personnes de l’agence intéressées par ces messages.
Neuf
heures sonnait au proche clocher et Anna, toute tremblante d'émotions alla ouvrir la porte donnant sur rue
permettant aux employés et clients d’entrer.
Elle
serrait encore le papier dans la main quand elle se dirigea vers le bureau du
directeur de l’agence afin de l’informer du tragique accident. Mission délicate
et pénible qu’elle entreprit, la gorge serrée et les larmes glissant sur les
joues.
Le moment le plus pénible serait d’en avertir Léa, sa collègue et amie, fiancée à
Pasquale depuis quelques mois. Ils s’étaient rencontrés et aimés dans le cadre
de leur travail, elle au contact de la clientèle et lui à la visite des
différents hôtels du pays et des villes étrangères où il se rendait
régulièrement afin de pouvoir tester sur place la qualité des hébergements.
Léa et Pasquale formait un joli couple et le mariage espéré prenait du temps en
raison des mauvaises relations qu’entretenait Léa avec sa future belle-mère,
une femme rude et sèche que la vie avait bien malmenée. Veuve depuis de
nombreuses années, elle avait reporté tout son amour sur ce garçon et voyait
une prédatrice en toute femme qui le lui enlèverait.
Léa
avait depuis longtemps perdu ses parents et ne lui restait qu’un seul frère qui
la veillait jalousement. A près de trente ans, elle aurait bien voulu prendre
un peu plus de liberté, vivre indépendamment, son salaire lui permettant de
subvenir à ses besoins, mais son frère insistait pour qu’elle continue de vivre
avec lui et ainsi la protéger de l’extérieur.
Pasquale
avait présenté Léa à sa mère lors d’un repas pris dans sa maison située dans la
campagne, loin de la ville. Une date avait été fixée bien en amont et pour ne
pas inquiéter sa mère qui craignait toujours un accident de voiture, le
déplacement s'était fait en train, puis en bus pour rejoindre la maison située aux
abords du village. L’atmosphère était
si pesante que l’après-midi avait été écourtée rapidement, mais amoureux l’un
de l’autre, sécurisés par un travail régulier, ils avaient décidé de se marier
avant l’été avec ou sans le consentement des familles.
A
l’annonce de cette union dont elle ne pourrait se soustraire en raison des
commérages, elle s’était renfrognée dans ses vêtements noirs portés sans
distinction de jour depuis le décès de son mari survenu peu d’années après leur
mariage et la naissance de son fils.
De ce
jour, aucun miroir n’ornait les pièces, pas même
celle qui d'origine doublait la porte de la grande armoire de la chambre à coucher et de
petites bougies brûlaient en permanence devant l’image du cher disparu.
Elle
était la dernière enfant d’un couple de riches propriétaires terriens qui avaient
projeté de la marier au fils d’un de leurs voisins afin que les terres soient
réunies. Jolie adolescente, les yeux noirs dans un visage mat entouré d’une
lourde chevelure bouclée, elle était amoureuse d’un jeune homme du
village, fils unique d’un métayer sans fortune.
Les
jeunes gens échangeaient parfois quelques mots le dimanche, à la sortie de
l’église, sous l’œil protecteur des mères. Son père ne fréquentait pas l’église
et attendait patiemment au café du village en compagnie d’autres propriétaires
des alentours.
Un
dimanche, à la fin du déjeuner familial, son père l’avertit qu’il avait conclu
un accord avec la famille X pour que les enfants soient mariés avant la fin de
l’année. Rendez-vous avait été pris avec le notaire pour l’établissement d’un
contrat en bonne et due forme.
A cette
nouvelle, la jeune fille avait éclaté en sanglots, car le fiancé choisi ne lui
plaisait pas du tout et elle avoua tout de go qu’elle était amoureuse de … fils
des métayers X.
Son
père entra dans une grande colère, comme il est facile de se l’imaginer et la
menaça de l’enfermer, de la mettre au couvent jusqu’au jour du mariage, de la
battre comme plâtre si cela s’avérait nécessaire. Toutes sortes de menaces
proférées en hurlant mais qui ne faisait pas fléchir la décision de la jeune
fille.
Afin
d’échapper à ce mariage, il ne lui restait qu’une solution ultime. Non pas
s’enfuir, car elle ne savait où aller et n’avait pas d’argent mais beaucoup
plus grave aux yeux de sa famille, sacrifier sa virginité en l’offrant à son
bien-aimé.
En
raison de la fureur du père, elle décida que cette décision ne pouvait attendre
car la porte d’un couvent risquait de l’enfermer rapidement, aussi dès que les
lumières de la maison se furent éteintes et le silence revenu dans la maison,
elle se glissa dans le jardin et alla rejoindre son amoureux en lui lançant de
petits cailloux dans la vitre de sa chambre.
Il la
rejoignit rapidement dans le jardin et elle lui raconta ce que son père avait
décidé pour elle. Le jeune homme hésita longtemps avant d’accéder à sa requête
car ruiner la réputation d’une jeune fille était affaire grave. Elle sut se
montrer convaincante et le lendemain, devant son bol de lait, elle avoua sa
faute à son père.
Complètement
déshonorée, en dépit de sa colère et des reproches adressés à sa femme qui aurait dû mieux la suveiller, il ne pouvait que consentir à l’union de ces deux jeunes car sans
sa permission, ni le maire ni le curé ne les auraient unis.
A la
sortie de l’église où il avait bien dû se rendre en dépit de son désaccord, il
lui lança sa malédiction sur le parvis de l’église : toi ma fille qui a
déshonoré ta famille et ta maison, je te maudis, toi, ton mari et les enfants
mâles qui viendraient à naître de votre union et, tournant les talons, il les
laissa effarés et blessés par tant de méchanceté.
Installé
dans la maison de son mari, le jeune couple vivait heureux et la naissance du
petit Pasquale ajouta à leur bonheur. Elle s’entendait bien avec sa nouvelle
famille, le bébé grandissait bien et rien ne semblait devoir ternir leur union.
Il est
vrai que parfois avant de s’endormir, elle entendait la terrible malédiction de
son père et priait tous les saints de protéger ceux qu’elle aimait.
Mais un jour, le malheur s’abattit sur la maison.
Aveuglé par le soleil et sans doute par la fatigue des moissons, il se blessa à
la poitrine sur une fourche posée sur le sol, les pointes en l’air. Il perdit
beaucoup de sang, la blessure s’infecta, il n’y avait alors ni pénicilline ni
anti biotiques et il mourut dans de grandes souffrance après quelques jours
d’agonie.
Terrassée
par le chagrin, la jeune femme décida qu’elle ne pouvait rester dans cette
maison et, le petit garçon à la main, elle quitta le village.
Bien
des années s’écoulèrent, elle toujours vêtue de noir, élevant son enfant dans
le respect et la dignité et la mémoire sacrée de ce père qu’il avait si peu
connu. Elle recevait une aide financière de sa belle famille mais travaillait
dur afin que ni elle ni l’enfant ne souffrissent de quoi que ce soit.
Et
c’est alors qu’il était un homme, avec une belle situation, qu’elle pouvait
enfin se reposer certaine qu’il lui serait toujours proche, qu’une femme venait
le lui enlever. Elle ne pouvait l’accepter.
Léa
était une jeune femme forte qui ne laissait pas transparaître ses émotions.
Aussi quand le directeur de l’agence lui demanda de venir dans son bureau, elle
eut comme une sorte d’appréhension. Alors qu’avec d’infinies précautions, il
lui annonçait la terrible nouvelle, elle ne broncha pas, resta impassible sans
un soupir, sans une larme.
Les
grandes douleurs sont souvent muettes et la déchirure n’en est que plus
intense. Voulez-vous que j’en informe sa mère, lui proposa t-il.
Non,
je le ferai moi-même décida t-elle. Et en elle-même, elle sentait presque une
mauvaise joie à annoncer à cette mère qui ne voulait pas d’elle que son fils
venait de disparaître à jamais.
D’aucun
diront que les malédictions sont affaires de bonne femme, de sorcière et que
cela n’existe pas mais il ne faut pas jouer avec les paroles et les mauvais
sentiments. Cette tragique histoire en est la preuve et j’ai personnellement
connu les protagonistes.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire